Motion en faveur du droit au sexe

Faire circuler la lettre ouverte m’a permis d’entrer en contact avec des personnes de tous les horizons. Parmi elles, j’ai fait la rencontre d’Anne-Sophie Therrien Binette qui m’a contactée pour m’interviewer à propos d’un projet sur l’assistance sexuelle qu’elle voulait présenter au Parlement jeunesse. J’en ai profité pour l’interviewer moi aussi pour mon travail de session!

Comme je trouvais son projet très intéressant, Anne-Sophie s’est prêtée au jeu de répondre à mes questions pour vous le faire connaître… Bonne lecture!

Marie-Eve

 M-E : Qu’est-ce que le Parlement jeunesse? Peux-tu me parler de ce qui t’a amené à y participer?

A-S : Le Parlement Jeunesse du Québec (PJQ) est une simulation parlementaire se déroulant chaque année à l’Assemblée nationale du Québec. C’est depuis 1949 que le PJQ réunit une centaine de jeunes provenant des quatre coins de la province, lesquels vont, l’instant de cinq jours bien remplis, tenter d’être à la hauteur du rôle de député et entreprendre une à une les étapes du processus législatif. Au tout premier jour, chaque ministre présente son projet de loi et essaie de convaincre la députation du bien-fondé des mesures proposées. Vient ensuite le débat de principe, étape où les députés ont la chance de se prononcer sur la problématique et les objectifs du projet de loi. Si son principe est adopté, c’est au tour des commissaires d’en faire l’étude détaillée en commission parlementaire, travail ardu qui s’étend bien souvent jusqu’aux petites heures du matin… À la reprise des travaux parlementaires dès le lendemain matin, la députation discute du projet de loi amendé. On nomme cette étape le débat d’adoption finale suite auquel le projet de loi est soumis au vote. Comme le PJQ est une simulation non partisane, les députés ne sont pas soumis à la ligne de parti et peuvent donc voter en leur âme et conscience. Finalement, pour devenir une loi à proprement dit tout projet de loi adopté doit obtenir la sanction du lieutenant-gouverneur.

Cette année avait lieu la 64e législature du Parlement Jeunesse du Québec. Les quatre ministres ont proposé des projets portant sur l’égalité homme-femme en milieu de travail, la gestion de la violence médiatique, la création d’une banque d’information génomique ainsi que la réforme de l’immigration économique. Les députés ont également débattu de quatre motions aux sujets aussi variés que la privatisation de la vente d’alcool ou la création d’un système de votation électronique.

J’ai décidé de me joindre au PJQ en 2011 d’abord par simple curiosité. Qu’est-ce qui pouvait bien attirer la jeunesse québécoise dans ce genre d’exercice protocolaire, où le complet-veston est de mise, à une époque où l’on martèle sans cesse le désinvestissement politique des jeunes et le cynisme de leurs parents? J’ai ensuite renouvelé ma participation parce que je sentais que je n’avais pas été jusqu’au bout de l’expérience. Les participants qui retournent sur la colline parlementaire année après année deviennent vite mordus des discussions animées sur des enjeux majeurs de société. Ils comprennent aussi combien cet événement peut les faire grandir sur un plan personnel. Prendre la parole devant une centaine de personnes dans une institution aussi imposante que l’Assemblée nationale n’est pas une mince affaire pour tout le monde. Il n’est pas rare de voir des participants hésitants et timides la première année prendre de l’aisance l’année suivante et développer leur culture et leurs qualités oratoires de façon remarquable. Le PJQ est aussi un endroit unique où faire la rencontre de jeunes qui étudient dans des disciplines fort différentes de la sienne, ce qui force l’ouverture d’esprit et le respect mutuel. Mais le PJQ est surtout une école intensive d’engagement civique, voire une école de lutte au décrochage citoyen comme aiment le répéter des vétéranes de l’organisation. Après cinq jours de stimulation intellectuelle intense, les participants repartent la tête pleine de projets et plusieurs décident de s’impliquer dans leur communauté, leur cégep, leur université ou de faire le saut en politique active. Certes, le sommeil est une denrée rare au PJQ, mais sacrifier un peu de repos pour gagner beaucoup en motivation et en vitalité, ça n’a pas de prix…

 M-E : Quel était le sujet de la motion que tu as déposée et comment as-tu décidé de parler de ça?

A-S : J’ai présenté une motion visant à autoriser l’assistance sexuelle pour les personnes vivant avec un handicap physique sévère. J’ai décidé d’aborder ce sujet parce que j’ai le sentiment qu’on aborde trop peu en société les enjeux qui concernent cette frange de la population. Le sujet est certes polémique et ne manque pas de faire réfléchir. Je souhaitais remettre en cause le présupposé selon lequel parce que certaines personnes sévèrement handicapées ne peuvent vivre une vie sexuelle de manière autonome, ne serait-ce parce qu’elles ne peuvent se satisfaire sexuellement elles-mêmes dû à leur condition physique, devraient tout simplement y renoncer. J’ai choisi de limiter le service aux personnes ayant un handicap physique sévère pour contourner les difficultés liées au consentement des personnes ayant un handicap intellectuel.

M-E : Comment t’es-tu préparée? Connaissais-tu un peu le sujet ou partais-tu de zéro?

A-S : J’ai fait appel à l’expertise de quelques personnes, qu’elles soient pour ou contre le métier d’assistance sexuelle. Un sexologue, une militante pour les droits des personnes handicapées et un jeune chercheur en philosophie sur les questions liées au genre et au handicap m’ont beaucoup aidée. J’ai trouvé une abondante littérature sur le sujet, les disability studies, malgré que la pratique de l’assistance sexuelle telle qu’elle est exercée en Suisse par exemple, soit assez récente.

M-E : Qu’est-ce que ces recherches t’ont appris?

A-S : J’ai appris qu’il existait plusieurs modèles d’assistance sexuelle. Les États-Unis ont développé une approche plutôt axée sur le traitement des dysfonctions sexuelles. Les sexual surrogates proposent une aide ponctuelle censée répondre à un but thérapeutique. En Australie, le mouvement pour la légalisation de la pratique est orchestré par des groupes de travailleuses du sexe qui y voient une occasion de valoriser leur activité. En Suisse, on a créé une formation pour les futurs assistants sexuels fondée sur la philosophie humaniste. Pour éviter que l’assistance sexuelle ne devienne leur activité de subsistance, les assistants doivent occuper un métier en dehors de leur pratique et doivent démontrer une motivation plus qu’ordinaire. L’accompagnement sexuel peut prendre deux formes : une forme directe qui va de l’offre de caresses, d’affection, de massages, à des exercices de relaxation et pouvant aller jusqu’au rapport sexuel, et une forme indirecte, comme le fait d’aider deux partenaires handicapés à avoir une relation sexuelle. Cette forme indirecte concerne par exemple un couple de personnes paraplégiques qui souhaitent partager un moment d’intimité, mais qui ne peut y accéder sans l’assistance d’un tiers. L’assistant a donc pour rôle de les déplacer hors de leurs fauteuils, les laver, les dévêtir, les placer sur le lit ou encore, intervenir rapidement advenant que l’une d’elles tombe et se blesse.

M-E : Selon toi, est-ce un sujet tabou ou est-ce moins tabou que l’on pense?

A-S : Je crois que la sexualité demeure un sujet tabou bien qu’on ait l’impression qu’on en parle à profusion. Les multiples discours sur la sexualité n’ont de sens qu’en fonction des normes qu’ils sanctionnent. Ces normes imposent une discipline du corps et une régulation des comportements sexuels classant ceux-ci en comportements acceptables ou non acceptables et instaurant une nette délimitation entre les corps socialement désirables et les autres. Les pratiques qui ne cadrent pas avec les normes rendent inconfortables, tout comme les corps différents. La sexualité des personnes vivant avec un handicap est peut-être davantage un tabou du fait que pour bien des gens, le corps d’une personne handicapée ne peut pas comprendre une dimension sensuelle. On a encore tendance à angéliser les personnes handicapées, c’est-à-dire qu’on confond handicap et asexualité comme si ces personnes étaient forcément abstinentes, ou pire, comme si toute activité sexuelle de leur part était une anomalie. Des personnes vivant avec un handicap m’ont confié subir les regards interrogateurs, voire les questions indiscrètes des passants lorsqu’elles s’exposent en public avec leur partenaire non handicapé, ce qui est incompréhensible à mes yeux. Ce genre d’attitude dénote un phénomène que des auteurs nomment le “capacitisme”, traduit du terme anglais “ableism”. Le capacitisme est une attitude de discrimination ou d’exclusion des personnes handicapées fondée sur l’idée que la société doit s’organiser uniquement en fonction de la personne capable, sans handicap, considérée comme la seule norme sociale. Dans cette perspective, le handicap est une erreur, un manque, et non une manifestation de la diversité du monde humain. Or, l’inclusion sociale des personnes vivant avec un handicap passe aussi par la reconnaissance de leur citoyenneté sexuelle et affective. On accepte de plus en plus l’idée que le désir de sexualité épanouie ne s’arrête pas avec le handicap. Il existe par exemple des “chambres de l’amour” dans les centres de soins, mais cette pratique visant à offrir un peu d’intimité aux résidents amoureux est encore trop peu répandue.

M-E : As-tu eu des appuis de groupes de personnes handicapées?

A-S : Non.

M-E : Peux-tu me parler de la présentation de la motion lors du Parlement jeunesse? Comment les autres parlementaires l’ont-ils accueillie? Quels étaient les arguments « pour » et « contre » pendant la discussion?

A-S : L’argument le plus soulevé en Chambre était l’assimilation de l’assistance sexuelle à la prostitution et à une exploitation marchande du corps des femmes. D’autres ont mentionné le risque de dépendance au service et d’attachement affectif entre la personne et son assistant. Les participants réticents ont trouvé que la pratique serait plus acceptable si elle était bénévole tandis que d’autres tenaient à ce qu’elle reste payante afin de souligner qu’il s’agit bien d’une relation professionnelle. D’autres encore ont estimé qu’il s’agissait d’une mauvaise réponse à une bonne question et qu’il existait d’autres moyens de répondre à la misère sexuelle des personnes handicapées.

M-E : Comment ça s’est fini?

A-S : La motion a reçu un appui majoritaire des députés.

M-E : As-tu vu/côtoyé des parlementaires handicapés au Parlement jeunesse?

A-S : J’ai côtoyé une jeune femme vivant avec un handicap visuel durant la simulation. Elle a d’ailleurs été la seule à soulever un argument important contre l’assistance sexuelle, soit la crainte d’une marginalisation accrue des personnes qui auraient recours à ce service. En souhaitant égaliser les chances d’accéder à la santé sexuelle via ce type de service, on risquait de renforcer l’exclusion sociale de ces personnes.

M-E : Selon toi, est-ce que le Québec est prêt pour l’assistance sexuelle?

A-S : Excellente question à laquelle je ne me sens pas tout à fait habilitée à répondre… Je crois qu’avant d’être prêt à former des assistants sexuels, il faudrait d’abord lancer le débat. Or, la discussion ne semble pas émerger des milieux associatifs ou académiques. Je crois que le Québec est d’abord mûr pour une plus grande prise en compte des droits des personnes vivant avec un handicap, pour une plus grande représentation de celles-ci dans le milieu du travail et aussi pour une plus grande visibilité médiatique. Cette prise en compte passera-t-elle par la légalisation de l’assistance sexuelle? Il semble y avoir des préoccupations d’autant plus importantes comme l’accès des personnes aux soins de base, au soutien à domicile et à une meilleure circulation dans les endroits publics, sans oublier l’urgence de répondre aux cas de mauvais traitements dans les Centres d’hébergement et de soins de longue durée qui font les manchettes année après année.

M-E : Que retiens-tu de cette expérience? Est-ce que tu renouvelleras l’expérience le 26 décembre prochain?

 A-S : Alors que le temps des fêtes nous promet le repos et les réjouissances, il faut être un peu fou pour se rendre à Québec un matin du 26 décembre. Mais le Parlement Jeunesse devient au fil des ans un peu comme une seconde famille. Pour avoir le sentiment de changer un peu le monde et faire le plein d’énergie avant la nouvelle année, j’y retournerai avec plaisir !

Pour aller plus loin :

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/819543-assistance-sexuelle-pourquoi-ce-n-est-pas-la-panacee.html

http://rayaldred.wordpress.com/2013/09/16/disability-sexual-oppression-and-what-sex-can-be/ (en anglais)

http://www.assistancesexuelle.ch/

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